Un cyclone, une île dévastée, des souvenirs parfois terribles, mais surtout un film consacré à ce qui s’est passé après : la solidarité, la reconstruction, la nature et cette capacité très saint-martinoise à regarder devant soi. Le documentaire de Temiti Clarke propose un récit profondément humain. Avec toutefois une petite question de ZOUKMAG : à force de vouloir montrer la résilience, ne risque-t-on pas de lisser un peu trop l’histoire ?
Il faut commencer par le reconnaître : le documentaire de Temiti Clarke n’est pas un film catastrophe et c’est probablement ce qui fait son intérêt.
Irma est pourtant partout au début du film. Dans les témoignages, dans les souvenirs, dans les images et dans les mots de ceux qui ont vécu cette journée. Certains racontent la peur, les volets qui explosent, les meubles utilisés pour barricader une porte, les maisons envahies par le cyclone, les toits arrachés et le lendemain matin, lorsque Saint-Martin apparaît méconnaissable.
Mais le film ne souhaite manifestement pas rester là.
Son sujet véritable est ailleurs : qu’est devenue l’île après avoir été frappée ?
Et surtout : qu’est-ce que cette catastrophe a révélé de ses habitants ?
IRMA, MAIS SURTOUT L’APRÈS-IRMA
Temiti Clarke avait 15 ans au moment d’Irma. Son film ne se contente pourtant pas de raconter son propre souvenir. Elle donne la parole à plusieurs personnes qui ont vécu le cyclone et recueille leurs expériences, leurs souvenirs et leur perception de l’après.
Certains racontent la peur.
D’autres racontent la reconstruction.
D’autres encore parlent de l’entraide qui s’est immédiatement organisée dans les quartiers.
Un témoignage raconte ainsi comment une famille a accueilli jusqu’à dix personnes pendant une quinzaine de jours grâce aux réserves alimentaires disponibles.
Un autre raconte ceux qui avaient quitté l’île avant le cyclone avec leur bateau et qui sont ensuite revenus avec du matériel pour aider.
Puis vient une idée qui traverse pratiquement tout le documentaire : Saint-Martin se serait retrouvé, après Irma, avec un sentiment communautaire particulièrement fort.
Et là, difficile de nier qu’il y a matière à raconter, parce que dans une catastrophe, les grandes institutions peuvent être importantes, mais il existe toujours un moment où ce sont les voisins, les familles, les amis et les habitants qui font ce qu’ils peuvent avec ce qu’ils ont.
🌴 « LE CYCLONE PEUT EMPORTER LES TOITS, MAIS PAS QUI NOUS SOMMES »
La phrase est probablement l’une des plus fortes du film.
Elle résume assez bien le message que Temiti cherche à transmettre.
Irma a détruit des maisons, des commerces, des infrastructures et des repères. Mais elle n’aurait pas détruit ce qui constitue l’identité de l’île.
Au contraire, selon plusieurs témoignages recueillis dans le documentaire, la catastrophe aurait même renforcé le sentiment d’appartenance à Saint-Martin.
Le film va même plus loin en montrant que cette solidarité s’est prolongée au-delà de l’île.
Lorsque les cyclones ont ensuite frappé d’autres territoires caribéens, des Saint-Martinois se sont mobilisés pour envoyer du matériel et des produits de première nécessité.
Ce qui avait été vécu ici devenait une raison d’aider ailleurs.
Et ça, c’est probablement l’un des aspects les plus intéressants du documentaire.
🐌 MAIS IGGY A UNE PETITE QUESTION
À ZOUKMAG, évidemment, lorsqu’un film nous explique que tout va mieux, notre iguane sort immédiatement son petit carnet.
Pas pour casser l’ambiance.
Simplement pour demander : « Tout va mieux… vraiment ? »
Parce que le documentaire raconte essentiellement une histoire de résilience.
Et cette histoire existe.
Mais elle n’est pas nécessairement toute l’histoire.
Oui, Saint-Martin s’est relevé.
Oui, les habitants ont reconstruit.
Oui, beaucoup ont fait preuve d’une solidarité remarquable.
Oui, certains ont choisi de rester malgré le risque cyclonique.
Mais neuf ans après Irma, il existe aussi une autre réalité : celle des personnes qui ont quitté l’île, des pertes économiques, des logements détruits ou transformés, des traumatismes, des difficultés administratives, des reconstructions qui ont pris du temps et des questions qui ne se résument pas à quelques belles images de solidarité.
Le documentaire ne prétend d’ailleurs pas nécessairement tout raconter.
Il choisit un angle.
Et cet angle est résolument positif.
C’est parfaitement légitime pour une œuvre personnelle.
Mais il faut le regarder comme tel.
🌱 LA NATURE AUSSI ENTRE EN SCÈNE
Le film ouvre également une autre réflexion intéressante : celle de la capacité de la nature à se régénérer après un cyclone.
Les spécialistes interrogés expliquent que les écosystèmes caribéens sont adaptés aux événements cycloniques et peuvent se réorganiser après une perturbation majeure. Ils rappellent également le rôle des écosystèmes dans la protection des populations et dans la récupération des territoires après un événement extrême.
Et là encore, le parallèle avec Saint-Martin est assez évident.
L’île aussi se reconstruit.
Les arbres repoussent.
Les paysages changent.
Les bâtiments réapparaissent.
Les habitants reprennent leurs activités.
Et, progressivement, le souvenir visuel de la catastrophe disparaît.
Un intervenant résume d’ailleurs assez bien ce phénomène en expliquant que l’on finit par oublier, que l’île a été reconstruite et qu’il existe une forme de nécessité psychologique à effacer les mauvais souvenirs pour aller vers l’avenir.
C’est probablement ici que le film devient le plus intéressant pour nous.
OUBLIER POUR AVANCER… MAIS JUSQU’À QUEL POINT ?
Parce que cette capacité à avancer peut être une force.
Mais elle peut aussi avoir un effet secondaire : faire disparaître de la mémoire collective certaines leçons que la catastrophe aurait dû laisser.
Irma n’était pas seulement une histoire de solidarité.
C’était aussi une démonstration brutale de la vulnérabilité d’une île face à un phénomène météorologique extrême.
Elle a montré les limites des infrastructures.
Elle a montré l’importance de la préparation.
Elle a montré les difficultés d’évacuation.
Elle a montré les conséquences économiques d’un territoire insulaire coupé du reste du monde.
Et elle a rappelé une évidence que plusieurs intervenants du film soulignent eux-mêmes : Saint-Martin est sur la route des cyclones.
Autrement dit, la prochaine fois n’est pas une hypothèse complètement abstraite.
Le film le dit d’ailleurs très clairement : certains sont partis parce qu’ils ne veulent plus revivre cela, tandis que d’autres restent parce qu’ils considèrent que la qualité de vie de Saint-Martin mérite d’accepter ce risque.
Et voilà probablement la question que Temiti pose sans forcément chercher à y répondre : comment continuer à aimer cette île tout en n’oubliant jamais ce dont elle est capable ?
🦎 UN FILM POSITIF, ET C’EST AUSSI SA LIMITE
À ZOUKMAG, nous avons donc regardé le film avec un mélange de sourire et de petite réserve.
Le sourire, parce qu’il est franchement agréable de voir Saint-Martin raconté autrement que par ses catastrophes, ses problèmes administratifs ou ses éternelles querelles politiques.
La réserve, parce que la résilience ne doit pas devenir une formule magique permettant de tout effacer.
Saint-Martin n’a pas seulement été formidable parce qu’elle s’est relevée.
Elle s’est relevée parce qu’elle avait été profondément frappée.
Et comprendre pourquoi elle a été frappée, ce qui a fonctionné, ce qui n’a pas fonctionné et ce qui pourrait être amélioré constitue aussi une partie de la mémoire d’Irma.
On peut donc parfaitement applaudir la solidarité sans transformer le cyclone en une sorte de grande leçon positive imposée par le destin.
Irma n’était pas une chance, la solidarité des Saint-Martinois, elle, en était une.
Et cette nuance nous paraît importante.
🎬 TEMITI, ELLE, REGARDE DÉJÀ DEVANT
Au final, le mérite du documentaire est peut-être justement de nous rappeler qu’une catastrophe ne se termine pas lorsque le vent tombe.
Elle continue dans les souvenirs, dans les reconstructions, dans les départs, dans les retours, dans les associations qui se mobilisent ailleurs et dans la manière dont une génération décide de raconter ce qu’elle a vécu.
Temiti Clarke a choisi de raconter une Saint-Martin qui ne veut pas être définie uniquement par Irma.
Et c’est probablement le meilleur message de son film.
Mais ZOUKMAG ajoutera simplement une petite ligne au bas de la page : Regarder devant, oui. Oublier ce qui s’est passé, non.
Parce qu’un peuple résilient n’est pas seulement un peuple qui se relève, C’est aussi un peuple qui se souvient pourquoi il est tombé.
🦎 Iggy — Reporter ZOUKMAG
👉 Et vous, neuf ans après Irma, pensez-vous que Saint-Martin a vraiment tiré toutes les leçons du cyclone… ou avons-nous simplement appris à vivre avec le souvenir ?



