Le concours devait faire émerger le drapeau qui incarnerait Saint-Martin pour les générations futures. Pour l’instant, il fait surtout émerger une question : qui a validé les maquettes ?
SAINT-MARTIN. Nous vous avions alertés sur le concours My Saint-Martin Flag quelques jours avant la clôture des candidatures. L’ambition était belle : trouver un emblème capable de représenter notre histoire, notre culture et l’identité singulière de notre territoire.
Quarante-deux projets ont été déposés. Le jury en a retenu dix. Et désormais, c’est au public de voter pour départager les propositions.
Nous avons donc ouvert la galerie officielle.
Nous avons regardé les drapeaux. Puis les notes d’intention. Puis de nouveau les drapeaux.
Il arrive un moment où l’on se demande si l’on consulte un concours de création graphique ou une exposition de travaux pratiques dont le professeur aurait oublié de rendre les copies.
Le plus inquiétant, ce n’est pas que dix personnes aient proposé dix visions différentes de Saint-Martin. C’est que ces dix projets aient franchi le filtre de sélection avec, pour certains, une maîtrise graphique qui semble encore chercher le chemin de la sortie.
UN DRAPEAU OU UN INVENTAIRE DES SYMBOLES DISPONIBLES ?
Le principe d’un drapeau n’est pourtant pas sorcier : une composition identifiable, des couleurs cohérentes et un symbole qui marque les esprits.
Mais certaines propositions semblent avoir suivi une autre méthode : prendre tout ce qui évoque les Caraïbes, le poser sur un rectangle et espérer que la magie opère.
Une fleur ? On garde.
Un soleil ? On ajoute.
Un oiseau ? Indispensable.
Une carte de l’île ? Tant qu’à faire.
Un blason ? On le glisse quelque part.
Et si l’ensemble ressemble davantage à une affiche touristique qu’à un emblème territorial, ce sera probablement la faute de ceux qui n’ont pas compris la note d’intention.
Nous avons ainsi des compositions surchargées, des symboles qui se disputent la vedette et des éléments dont la taille ou le rendu donnent parfois l’impression d’avoir été ajoutés à la dernière minute.
À ce stade, certains drapeaux ne flottent pas encore : ils s’expliquent.
LE PARADIS CARIBÉEN VERSION CLIPART
Saint-Martin possède une nature exceptionnelle. Sa mer, sa végétation, ses fleurs et sa faune sont de véritables richesses.
Encore faut-il savoir les représenter.
Sur certaines propositions, la fleur tropicale semble avoir été convoquée pour sauver une composition, tandis que l’oiseau, le soleil et les autres symboles s’entassent pour prouver que nous sommes bien sous les tropiques.
On ne sait plus très bien où regarder. Tout veut raconter quelque chose, mais l’ensemble peine à produire une identité visuelle convaincante.
Un drapeau n’est pas un catalogue de souvenirs de vacances. Et la richesse d’un territoire ne se mesure pas au nombre de pictogrammes qu’on parvient à faire tenir dans un rectangle.
À force de vouloir représenter toute l’île, certains projets donnent surtout l’impression d’avoir oublié le principal : créer un drapeau.
LE JURY A SÉLECTIONNÉ DES PROJETS. A-T-IL AUSSI SÉLECTIONNÉ UN NIVEAU GRAPHIQUE ?
Précisons les choses : nous ne jugeons pas la sincérité des participants. Ils ont pris le temps de réfléchir à l’identité de leur territoire et de proposer leur vision. Cette démarche mérite d’être respectée.
Mais la sincérité n’est pas un critère de qualité graphique.
Une intention peut être excellente et son exécution décevante. C’est précisément pour cela qu’un concours existe : pour confronter les idées à des exigences de composition, de lisibilité et de cohérence.
Or, certains visuels présentés donnent davantage l’impression de maquettes encore perfectibles que de propositions prêtes à devenir des symboles officiels.
Les contours, les proportions, le traitement des illustrations et l’accumulation des éléments posent question.
Nous ne sommes pas en train de choisir le dessin qui décorera le cahier de vacances de la Collectivité. Nous parlons d’un emblème appelé, en principe, à représenter Saint-Martin pendant des décennies.
Le niveau d’exigence devrait être à la hauteur de l’enjeu.
Un projet peut avoir une belle histoire à raconter. Encore faut-il que son drapeau ne soit pas obligé de raconter cette histoire à sa place.
42 PROJETS, MAIS SEULEMENT 10 VISIBLES : LES AUTRES SONT-ILS PARTIS EN EXIL ?
C’est l’autre curiosité de cette opération.
Quarante-deux candidatures ont été déposées. Dix ont été retenues pour le vote. Les 32 autres restent absentes de la galerie soumise au public.
Nous ne prétendons pas que les projets écartés étaient meilleurs. Nous ne les avons pas vus, et nous n’allons pas inventer un classement de créations invisibles. Ce serait aussi sérieux que de choisir un drapeau les yeux fermés.
Mais pourquoi ne pas publier l’ensemble des candidatures ?
Une galerie complète aurait permis de découvrir les propositions, de mesurer la diversité des approches et de mieux comprendre le travail du jury. Elle aurait aussi offert une visibilité aux participants dont les projets n’ont pas été retenus.
À défaut, les habitants doivent se prononcer sur une sélection dont ils ne peuvent pas apprécier l’ensemble des alternatives.
Le jury a certainement ses critères. La population, elle, aimerait simplement savoir ce qui a été proposé avant de découvrir ce qui a été retenu.
La transparence ne devrait pas être une option décorative dans un concours censé concerner toute une population.
AU BESOIN, LE GRAPHISTE PASSERA DERRIÈRE LE CAMION-BALAI ?
La page officielle annonce qu’un graphiste sera mobilisé pour apporter des ajustements techniques au drapeau lauréat, avec l’accord de son auteur et à la demande de la Collectivité.
Voilà une information qui mérite attention.
Car entre corriger quelques détails et reprendre une composition de fond en comble, il existe une différence considérable.
Si les ajustements consistent à harmoniser les proportions, améliorer les contours et préparer un fichier techniquement exploitable, c’est normal.
Mais si le futur drapeau nécessite une véritable opération de sauvetage graphique, nous ne serons plus dans la finition : nous serons dans la rénovation.
Et cela pose une question légitime : le concours doit-il désigner une création aboutie ou sélectionner une idée qui devra ensuite être largement retravaillée ?
La nuance n’est pas anodine. Les habitants votent sur les visuels présentés, pas sur une version idéale qui pourrait éventuellement voir le jour après intervention d’un professionnel.
SAINT-MARTIN MÉRITE MIEUX QU’UNE COMPILATION DE BONNES INTENTIONS
Nous ne demandons pas un chef-d’œuvre facturé au prix d’un yacht, accompagné de 300 pages d’étude et validé par douze cabinets de conseil.
Nous demandons un drapeau dont les habitants puissent être fiers.
Un emblème qui possède une identité claire, qui se distingue des autres territoires et qui ne ressemble pas à une composition assemblée au fil des inspirations du moment.
Saint-Martin a une histoire complexe, une identité plurielle et une personnalité bien à elle. Il existe largement de quoi créer un symbole fort sans transformer le drapeau en inventaire illustré.
Ce concours était l’occasion de faire émerger une proposition remarquable. Il est encore possible que le processus de sélection et le travail final permettent d’y parvenir.
Mais pour l’instant, nous avons surtout l’impression que l’ambition du projet dépasse parfois la qualité de sa traduction graphique.
Et ce n’est pas rendre service aux participants que de prétendre le contraire.
LE VERDICT DE NOS RÉTINES
Le public doit désormais voter pour ses projets préférés parmi les dix propositions sélectionnées. Les trois retenus poursuivront le processus, et le choix final tiendra également compte de l’évaluation du jury.
Nous invitons chacun à consulter les visuels et les notes d’intention avant de se prononcer.
Chez ZoukMag, nous continuerons à défendre une idée élémentaire : un symbole officiel mérite une vraie exigence graphique, indépendamment de la bonne volonté de ceux qui le proposent.
Pour le moment, cette galerie nous inspire surtout une réflexion sur les critères de sélection.
42 projets au départ, 10 retenus et une mission confiée au public : trouver trois drapeaux capables de convaincre.
On espère que le futur vainqueur sera plus qu’un rescapé du concours.
Parce qu’au bout du compte, nous ne cherchons pas le moins mauvais dessin d’une sélection. Nous cherchons un emblème qui mérite réellement de représenter Saint-Martin.
Et si le prochain drapeau doit entrer dans l’histoire, autant éviter qu’il y entre par la porte des objets trouvés.
Pour voter, si vous en avez le courage : https://www.mysaintmartinflag.com/fr/vote
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